La reprogrammation cellulaire, première vraie cure de Jouvence ?


Publié le 28juil. 2022 à 14:00Mis à jour le 28 juil. 2022 à 14:40

Barbra Streisand aimait beaucoup sa chienne Samantha. Sammie pour les intimes. Un petit coton de Tuléar (c’est le nom de la race) à l’abondante même fourrure blanche qu’on a aperçu sur le perron de l’Elysée accompagnant sa célèbre maîtresse venue recevoir sa Légion d’honneur en 2007. Ainsi que la chanteuse et actrice l’a expliquée dans les colonnes du « New York Times » en 2018, elle aimait tellement sa Sammie que, ne pouvant se résoudre à la voir disparaître, elle l’a faite cloner par une firme texane – pour la modique somme de 50.000 dollars… – Juste avant qu’elle ne meure, en 2017, à l’âge de 14 ans. Et c’est ainsi que Barbra Streisand est devenue l’heureuse propriétaire de Miss Violet et Miss Scarlet, deux jeunes chiots ressemblant comme deux gouttes d’eau – et pour cause ! – à la vieille et défunte Samantha.

Tout cela pourrait prêter à sourire, mais un fait demeure, qui est profondément troublant et que ne manque pas de relever le professeur de génétique à la Harvard Medical School David A. Sinclair dans son livre « Pourquoi nous vieillissons ». C’est que le clonage d’un vieux chien a donné deux jeunes chiots. Preuve que l’ADN – le nôtre comme celui de cette bonne Sammie – conserve en lui tout ce qu’il faut pour restaurer la jeunesse perdue. Une propriété qui pourrait être utilisée pour « réverser » le vieillissement sans avoir à passer par l’étape, pour le moins problématique, du clonage. A condition d’identifier le bouton de réinitialisation de la vie. La touche « reset » de l’organisme.

La start-up la mieux financée de l’histoire

Tous les spécialistes du vieillissement ont la même bonne nouvelle à nous annoncer : ce bouton a été trouvé. Son nom sonne comme celui d’un titre de techno-thriller japonais : « Les facteurs de Yamanaka ». Mais dit Yamanaka, Shinya de son prénom, n’est pas un personnage de roman. C’est un scientifique bien réel et bien vivant, spécialisé dans l’étude des cellules souches. Et prix nobel de medecine 2012 .

Si tout cela vous semble un peu trop science-fictionnesque, sachez que la biotech américaine Altos Labs, à peine portée sur les fonts baptêmes le 19 janvier dernier, voir remettre des mains des milliardaires Yuri Milner et Jeff Bezos un confortable chèque de 3 milliards de dollars … Pas mal pour une start-up. Il faut dire que cette start-up-là s’est introduite dans une technologie promise à un bel avenir : la reprogrammation cellulaire. Laquelle n’est rien d’autre que le nom donné par les biologistes à ce fameux bouton « reset », qui nous permet de faire du neuf avec du vieux. Pour les fabricants de prothèses mammaires et autres chirurgiens esthétiques, le début de la fin…

C’est au tournant des années 2006-2007 que le Pr Yamanaka l’a annoncé à la communauté scientifique avoir découvert un cocktail de quatre gènes – les initiés reconnaîtront Oct4, Klf4, Sox2 et c-Myc – qui, lorsqu’il est inséré dans une cellule , l’induit à remonter du stade de cellule différenciée (nerveuse, sanguine, etc.) à cellule souche pluripotente, c’est-à-dire capable de se redifférencier désigné en n’importe quel type de cellule.

Une première à Montpellier

Les paires du Pr Yamanaka n’ont pas été longtemps à tirer parti de sa formidable découverte. En 2011, un chercheur français, Jean-Marc Lemaître, en poste à l’Institut de génomique fonctionnel de l’université de Montpellier – qui n’a jamais amélioré de la même manne financière qu’Altos Labs ! -, a été le premier à tester expérimentalement, sur des tissus humains, que le vieillissement cellulaire était un processus réversible : offrir un enrichissement du précieux cocktail de gènes, lui et son équipe ont réussi à retransformer des cellules de peau humaine, vieillissantes ou sénescentes, en cellules de peau jeunes. Un sacré coup de gomme sur les rides !

Le procédé, depuis, a été amélioré, puisqu’il n’est même plus besoin de passer par le stade de cellules pluripotentes – susceptibles de dégénérer en cellules cancéreuses – pour réverser le vieillissement cellulaire : interrompre le processus avant d’en arriver à ce stade suffisant à enclencher la cascade de réactions géniques contrant le vieillissement cellulaire.

L'artiste Roman Opalka (1931-2011) est régulièrement photographié de 1965 à sa mort.  Ici, l'autoportrait intitulé « détail 4826550 ».

L’artiste Roman Opalka (1931-2011) est régulièrement photographié de 1965 à sa mort. Ici, l’autoportrait intitulé « détail 4826550 ».Philippe Migeat/Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais

Mais il y a mieux encore. Car, depuis ces travaux pionniers, des biologistes de part et d’autre de l’Atlantique ont montré que ce qui était possible à l’échelle de la cellule l’est aussi à celle de l’organisme dans son ensemble. Comme souvent, ce sont des souris qui leur ont servi de cobayes . Fin 2016, dans une célèbre étude publiée par la revue « Cell », le professeur au Salk Institute (San Diego, Californie) Juan Carlos Izpisua Belmonte révélant les résultats plus que des prometteurs enregistrés sur des rongeurs génétiquement modifiés. Leur génome avait été enrichi des facteurs de Yamanaka ainsi que d’un petit bout de code génétique supplémentaire, correspondant à une sorte de bouton marche-arrêt : contrôlant l’activation des quatre gènes, ce « promoteur » n’était lui-même activé que si la souris ingérait un antibiotique donné, en l’occurrence de la doxycycline.

En prescrivant cette molécule (et donc en activant les facteurs de Yamanaka) à raison de deux jours par semaine pendant toute la durée de vie des souris, le Pr Belmonte et son équipe ont accumulé leur durée de vie de 40 %. « Vieillir n’est plus un processus unidirectionnel, comme on le choisit. On peut le ralentir et même l’inverser », annoncé il-triomphalement. Dans une expérience très similaire, Jean-Marc Lemaître a obtenu un allongement plus modeste, de 15 %, mais grâce à un prix unique de doxycycline. Et surtout, insiste le chercheur français, ce « rab » de vie s’est révélé exempt de toutes les maladies liées à l’âge : ostéoporose, arthrose, fibrose pulmonaire ou rénale, etc.

La voie du vaccin

Modifier génétiquement des souris est pratique courante en laboratoire. Mais devra-t-on faire pareil avec des humains pour obtenir le même résultat ? On se souvient du tollé résultant – à juste titre – dans l’opinion publique comme dans la communauté scientifique mondiale par l es manipulations plus que discutables du chercheur chinois He Jiankui fin 2018. Celui-ci avait alors donné naissance à des jumelles au génome trafiqué – les premiers enfants génétiquement modifiés de l’histoire -, dans le but avoué de les doter d’une résistance au VIH.

Le regard que nous portons sur les « bébés OGM » changera peut-être au cours des prochaines décennies. Mais, qu’il s’applique ou non, il ne sera pas nécessaire d’en passer par là pour pratiquer la reprogrammation cellulaire sur des humains. Un simple vaccin pourra sans doute faire l’affaire.

La pandémie de Covid-19 a familiarisé le public avec le fait qu’un vaccin – qu’il s’agisse d’un vaccin à ARN ou à ADN – pourrait être utilisé comme vecteur pour introduire du matériel génétique dans le corps humain. C’est ce que font les vaccins à ARN messager de BioNTech et Moderna, mais bien d’autres « vecteurs viraux » existants, tels les virus adéno-associés (AAV en anglais), de petits virus à ADN, non pathogènes, couramment utilisés en biologie moléculaire pour véhiculer un ou plusieurs « gènes d’intérêt ». Et rien ne s’oppose, sur le papier, à ce que ces gènes d’intérêt soient précisément ceux mis en lumière par le Pr Yamanaka, associés à un promoteur contrôlé par la doxycycline ou toute autre molécule donnée.

Et alors voilà à quoi pourrait ressembler à notre proche avenir. Vers l’âge de 30 ans, alors que nous sommes – bien passagèrement, hélas ! – au sommet de notre forme mentale et physique, nous recevons une ou plusieurs injections de ce vecteur viral chargé d’acheminer en nous les facteurs de Yamanaka. Rien ne changerait encore dans notre corps, les facteurs de Yamanaka ayant été programmés pour rester silencieux jusqu’à ce qu’ils soient activés par le promoteur. On continuerait donc de vieillir normalement. Mais, contrairement à la mère d’Athalie selon Racine, nous n’envisageons plus à nous soucier « de peindre et d’orner [notre] visage, /Pour réparer des ans l’irréparable outrage ». Car quelque chose de fondamental aurait changé par rapport à l’époque actuelle ou à celle de Racine : l’outrage des ans ne serait plus irréparable !

En effet, sitôt que nous commençons à ressentir leurs premiers effets indésirables, disons vers le milieu de la quarantaine, nous verrions prescrire un mois de traitement à la doxycycline. Et alors – mais alors seulement – la cure de Jouvence, en nous, opérerait. Cheveux blancs qui disparaissent, plaies qui cicatrisent plus vite, rides qui s’estompent organes, qui se régénèrent, lunettes devenues inutiles… « Comme Benjamin Bouton , écrit David Sinclair, vous ressentirez les sensations d’une personne de 35 ans. Puis de 30 ans. Puis de 25 ans. Mais contrairement à Benjamin Button, vous n’iriez pas au-delà de cette limite, car la prescription serait interrompue […] Vous auriez rajeuni d’environ deux décennies sur le plan biologique, physique et mental, sans avoir perdu quoi que ce soit de votre savoir, de votre sagesse ou de vos souvenirs. »

Il va sans dire qu’une telle possibilité, si elle se concrétise et surtout se répand, révolutionnera de larges pans de la société et ne sera pas sans poser d’épineux problèmes à une planète limitée en ressources – nous évoquerons ces questions dans le cinquième et dernier volet de cette série. Mais qui d’entre nous, une fois parvenu à un certain âge, ne rêverait pas de retrouver sa jeunesse perdue, tout en conservant « les acquis de l’expérience » ? Demandez donc à Barbra Streisand ce qu’elle en pense…



Source link

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.