Avis | Parlons d’argent ! | Les Échos


Par Joëlle Tolède (professeure des universités en sciences économiques, associée à la chaire Gouvernance et Régulation de l’université Paris-Dauphine), Jean-Marc Vittori

L’argent aujourd’hui, ce sont des pièces, des billets, des chèques et tout ce qui passe par notre carte bleue et nos comptes bancaires. Que l’on paye avec ou sans contact, notre argent est déjà très largement numérisé. Mais il ne l’est pas encore au point que nos monnaies soient à proprement parler numériques . Pourtant, elles sont en passe de devenir et cette conversion emporte avec elle de nombreux enjeux de société. Mais nous n’en parlons pas.

Nous nous opposons beaucoup certes – chaque baisse ou hausse du cours des cryptos est l’occasion pour les uns ou les autres de se galvaniser – mais nous ne tentons pas de résoudre les problèmes posés et ne définissons pas de vision commune. Nous pérons là où d’autres avancent leurs pions.

De véritables enjeux civilisationnels

Pourtant, les questions posées par la numérisation de la monnaie sont essentielles. Elles emportent de véritables enjeux civilisationnels. Le rapport du Conseil national du numérique sur la nouvelle concurrence des monnaies auquel nous avons obtenu évoquait un certain nombre de ces questions. Les innovations que permettent les monnaies numériques questionnent par exemple la solidarité informelle entre individus, la protection des données personnelles, la protection de notre vie privée, la place des acteurs privés dans la création monétaire, l’équilibre du système bancaire, la répartition des responsabilités en cas de crise systémique.

L’abaissement du coût des transactions et l’utilisation de jetons offrent de nouvelles possibilités de développements entrepreneuriaux et de gains de productivité potentiels dans toute l’économie. En permettant la mise en oeuvre aisée d’aides économiques ou sociales très ciblées, les monnaies numériques programmables donnent également de nouveaux outils à l’action publique.

Tout comme elles peuvent être ici ou là l’instrument d’un scoring social qui peut renforcer une dictature… ou mieux aider les plus défavorisés. Tout cela sans même justifier les enjeux environnementaux et géopolitiques que représente le déploiement des monnaies numériques, crypto ou non.

Domestiquer, orienter et piloter les changements

Fin juin, les institutions européennes ont conclu un accord pour mieux encadrer les monnaies et actifs numériques tels que le Bitcoin, Ethereum, NFT et autres stablecoins. C’est un pas vers plus de régulation certes, mais toujours sans vision du monde de monnaies numériques que nous voulons. Les réponses restreintes semblent souvent protéger « le système d’avant », au risque de nous priver de potentialités d’innovations, notamment celles liées à l’euro, dans un monde numérique où les plus rapides remportent souvent le marché.

Il ne s’agit pas de dire qu’un système va en remplacer un autre, mais que nous allons vivre dans un monde bancaire et financier de plus en plus complexe où vont coexister de nombreux mécanismes et institutions de nature beaucoup plus variée que par le passé. Nous avons besoin d’une véritable appropriation sociale de la monnaie, pour domestiquer, orienter, piloter les changements profonds qui vont affecter cet objet si familier aujourd’hui en apparence.

Exiger un débat public

Dans son rapport publié le mois dernier, le député Pierre Person enjoignait l’Europe de définir une « doctrine stratégique claire » en matière de crypto-actifs. Quoi qu’on pense de son travail, on pourra au moins s’accorder sur ce point. Pendant que nous ergotons, d’autres acteurs avancent leurs pions avec des visions. Qu’ils soient privés ou étatiques, qu’ils soient russes, chinois ou américains. Qu’ils veuillent préserver la place du dollar ou développer celle du renminbi. Tous ont un agenda économique voire civilisationnel assez clair.

Notre agenda, l’agenda européen, reste à tracer. Vu l’étendue des problèmes posés, ce n’est pas seulement à la Banque centrale européenne ou à la Commission européenne de s’en saisir seules. Mais aussi, et surtout, à nous tous. Ne laissons pas d’autres que nous écrivons notre histoire à notre place. Exigeons un débat public sur l’avenir des monnaies. Il s’agit d’argent après tout, l’un des liens sociaux les plus puissants qui soient.

Joëlle Toledano et Jean-Marc Vittori, membres du Conseil national du numérique



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